National | Par Actuagri
Face à l’accélération du changement climatique, les fleurons de notre agriculture, AOP et IGP, vacillent. Entre cahiers des charges rigides et impératifs de typicité, les 32,9 milliards d’euros (Md€) de chiffre d’affaires du secteur sont en jeu. Enquête sur un modèle en pleine mutation.

Les indications géographiques (IG) ne sont pas seulement un héritage culturel ; elles constituent le cœur battant de l’économie rurale française. En 2023, elles ont généré 32,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires, soit environ 34 % de la valeur totale de la production agricole nationale. Ce modèle, qui comptait 489 produits sous AOP ou AOC et 260 IGP agroalimentaires en 2022, repose sur un contrat tacite avec le consommateur : la promesse d’une origine garantie et d’un savoir-faire unique. Cette spécificité permet aux produits de se vendre 25 % plus cher sur les marchés internationaux, un atout crucial lors des négociations de traités commerciaux comme le Mercosur. Pourtant, ce château fort économique est aujourd’hui assiégé par un climat qui évolue plus vite que les règlements.
Le défi de la résilience
Le secteur laitier est le premier témoin de cette fragilité. Le pivot des appellations fromagères réside souvent dans l’autonomie alimentaire, fixée à un minimum de 70 % pour la plupart des filières françaises. Or, les sécheresses répétées de 2019 et 2020 ont fait voler ce critère en éclats : 22 AOP fromagères sur 51 (dont le Reblochon, le Salers ou le Banon) ont été contraintes de demander des modifications temporaires de leurs cahiers des charges pour compenser le manque de fourrage. Le projet de recherche ADAoPT* tente aujourd’hui d’apporter des réponses : diversification des cultures, logistique d’approvisionnement repensée ou encore refroidissement des bâtiments. Mais une barrière de taille subsiste : l’inertie administrative. On estime qu’une modification permanente d’un cahier des charges prend entre 5 et 15 ans. Face à un climat qui s’emballe, ce « temps long » devient un risque majeur pour la survie des exploitations.
La viticulture, qui représente 363 appellations françaises, est confrontée à une métamorphose physique du produit. Le projet Laccave a mis en évidence des évolutions irréversibles : augmentation du taux d’alcool, baisse de l’acidité et modification des arômes. Pour maintenir les volumes, le secteur s’est tourné vers une solution gourmande en ressources : l’irrigation, dont l’usage pour la vigne à cuve a bondi de 160 % entre 2010 et 2020. Si des leviers comme la désalcoolisation ou l’utilisation de nouvelles souches de levures sont explorés, ils posent la question de la « naturalité » et de la typicité de l’appellation. Le recours à des variétés résistantes est une piste sérieuse, mais leur développement et leur intégration réglementaire pourraient exiger jusqu’à 20 ans.
Tensions
Cette situation crée des tensions internes inédites. D’un côté, le « marché standard » (coopératives) réclame de la souplesse pour corriger les défauts de typicité liés au climat ; de l’autre, le « marché de qualité » craint qu’un assouplissement ne dilue l’image de marque et la valeur du label. Au-delà du produit, c’est la valeur du foncier qui est menacée. Dans le secteur viticole, le prix des terres sous AOP est en moyenne 13 fois supérieur à celui des terres hors appellation. Une déqualification ou une délocalisation vers des zones plus fraîches — à l’image de certains vignerons champenois investissant déjà au Royaume-Uni — entraînerait une dépréciation massive du patrimoine agricole français.
L’innovation dans l’organisation des filières offre parfois quelques lueurs d’espoir. L’appellation Ossau-Iraty a par exemple mis en place une « Bourse au fourrage » interne pour mutualiser les ressources et garantir l’autonomie du territoire. Mais ces initiatives suffiront-elles ? La question de l’acceptabilité du changement de goût par le consommateur reste une inconnue majeure. Entre la modification profonde des pratiques et le risque de disparition pure et simple de certaines appellations devenues inadaptées à leur terroir d’origine, les filières sous IG entrent dans une décennie de transition brutale où la flexibilité réglementaire sera aussi cruciale que l’agronomie.
(*) Le projet « Accompagner les AOP et IGP laitières dans l’adaptation au changement climatique » (ADAoPT) est piloté depuis 2022 par l’Idele, le CNAOL, l’INRAE et l’INAO.


