National | Par Didier Bouville

Quand un scientifique remet l’écologie à sa (bonne) place

L’Académie française d’agriculture avait invité le 18 avril dernier, dans ses locaux, Christian Lévêque, directeur de recherches émérite de l’Institut de recherche et de développement (IRD) à parler puis à débattre de son dernier ouvrage « Le double visage de la biodiversité ».

Quoiqu’en disent les mauvaises langues et pour bien situer le personnage Christian Lévêque, ancien directeur des programmes du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), n’est pas climatosceptique. « J’ai travaillé toute ma vie avec des écologistes, des épidémiologistes et de nombreux autres scientifiques », concède-t-il. Se qualifiant d’écologue (lire encadré), il rappelle quelques principes de bases, simples qui semblent avoir été oubliés par le sens commun et un certain nombre de personnes : « Le monde vivant est un monde violent », observe-t-il à l’aune de la chaîne alimentaire, quels que soient les milieux. Les hommes eux-mêmes ont appris à maîtriser leurs peurs, celle des maladies, de l’invisible. Mais certains « scientifiques pyromanes tentent, avec des discours anxiogènes, d’imposer un nouvel ordre moral » assène-t-il. Il leur reproche une vision idéalisée sinon idéologique de la nature, loin de l’approche scientifique qu’ils devraient avoir. « Ils me font penser à ceux qui disaient que la bombe atomique a déréglé le climat ! Où est la science ici ? », s’interroge-t-il attribuant les prises de positions de certains de ses confrères à une vision « romantique et mystique de la nature ». Il s’étonne encore plus de l’invasion des criquets pèlerins qui ont dévasté l’Afrique de l’Est en 2020 poussant des populations entières à la famine et même à la mort. « Une invasion qui a provoqué un silence éloquent des mouvements conservationnistes et d’une partie de la communauté scientifique », assure-t-il. « Or à la même époque, nombre de ces personnes s’émouvaient des animaux victimes des incendies en Australie »

Imposture et gourous

Il s’énerve contre ceux qui prônent le postulat selon lequel « protéger notre biodiversité, c’est protéger notre santé. Mais c’est un gros mensonge », martèle-t-il parlant ni plus ni moins « d’imposture » à propos de certaines organisations qui délivrent « ce message univoque qui ne voit dans la nature qu’un Jardin d’Eden ». D’ailleurs, les « supposés » biens et services que la nature peut rendre sont cloués au pilori. « Ici, on est dans la caricature car tout est positif et la nature règle naturellement les maladies », ironise-t-il. Il n’en reste pas moins que la lutte contre le paludisme coûte chaque année entre 5 et 10 milliards de dollars, rien qu’en Afrique, sans compter les centaines de millions engloutis depuis 30 ans dans la recherche pour trouver un vaccin. Hydrobiologiste, Christian Lévêque estime que les zones humides, notamment en Afrique, sont un « réacteur de maladies », parmi lesquelles le paludisme. D’accord pour les protéger, il a demandé à associer à ces zones un programme de santé publique pour prévenir les maladies. « Pour toute réponse, on m’a dit que ça coûterait trop cher », se désole-t-il. Interrogé sur la pression démographique (la Terre a vu sa population multipliée par huit en deux cents ans), il valide la thèse de l’érosion des ressources naturelles et du rétrécissement de l’espace pour la biodiversité. « Mais on fait quoi après ? A la vérité, on ne sait pas faire », répond-il. Sans doute les hommes ont-ils perdu le contact direct et développent-ils une vision idyllique et esthétique de la nature que vient renforcer le monde virtuel dans lequel ils sont enfermés… Le pire, ce sont ces personnes, « une minorité militante et agissante (…), des gourous, qui tient le discours médiatique », assène-t-il. C’est d’ailleurs tout leur intérêt car « de nombreuses ONG écologistes n’existent que par le discours qu’elles délivrent et par les financements qu’elles reçoivent en contrepartie ». Sortir de l’actuel système de croyances et de la vision romantique de la nature pour revenir à la raison et au pragmatisme ne sera pas une mission facile.

Christophe Soulard

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