National | Par Didier Bouville

Le pastoralisme en sursis

Mme Marie-Pierre Mouton, présidente du Conseil départemental de la Drôme, a convaincu plusieurs de ces collègues de l’Arc alpin de signer une tribune en forme de lettre ouverte à la Première ministre, Élisabeth Borne, pour l’alerter sur la nécessité de défendre les activités pastorales menacées par la prédation du loup. Le Plan Loup 2024-2028 doit être finalisé au début du mois de septembre. Nous reproduisons cette tribune in extenso. (Les intertitres sont de la rédaction)

«Madame la Première ministre, il est temps d’agir car l’éleveur pastoral est en voie de disparition !

Depuis plusieurs années, les éleveurs font face aux attaques croissantes menées par les loups contre leurs troupeaux. Ces attaques, qui ont connu une explosion en 2022 dans certains départements alpins comme la Drôme ou les Alpes de Haute-Provence, mettent en péril le pastoralisme, une activité pourtant séculaire, qui fait partie de notre patrimoine et qui contribue de manière irremplaçable au développement de nos territoires et à la préservation de la biodiversité.

Au-delà des pertes directes considérables liées à la prédation, en nette croissance au cours des dernières années, supérieures à 12500 bêtes en 2022, la multiplication de ces attaques crée une situation de stress permanent, pour les bêtes comme pour les éleveurs, bouleverse les pratiques et impose des contraintes multiples aux éleveurs.

Ces éléments dissuadent progressivement et sûrement l’ensemble des éleveurs de poursuivre ces activités. C’est pourquoi des mesures fortes s’imposent pour préserver le pastoralisme et soutenir réellement les éleveurs qui ont fait preuve jusqu’ici d’une résilience à toute épreuve en déployant et en entretenant des clôtures électrifiées, en se dotant de chiens de protection mais en assumant aussi tous les risques liés à cette présence.

En première ligne

Nous notons que le nombre d’exploitations pastorales a connu une nette baisse au cours des 4 dernières années (- 20 %), évolution que l’on doit mettre en parallèle du développement des attaques et de la croissance du nombre de loups (+ 114 %) sur la même période, qui n’est pas sans contribuer à la désaffection subie par la filière.

Cette situation dramatique est directement liée à la forte augmentation de la population lupine au cours des dernières années et à sa présence observée sur un périmètre de plus en plus étendu. En l’absence de décomptes précis, les estimations concernant la présence du loup varient entre 1000 et 2000 individus. Le « seuil de viabilité » des 500 loups qui était fixé comme objectif lors du Plan Loup de 2018 est donc très largement, et depuis plusieurs années, dépassé, alors que le gouvernement élabore actuellement un nouveau plan pluriannuel pour prolonger le « Plan national d’actions 2018/2023 sur le loup et les activités d’élevage ».

Les départements alpins sont en première ligne, puisqu’ils concentrent plus de 80 % des attaques de loups. Les assemblées départementales de nos territoires sont particulièrement attachées à la préservation des activités agricoles et pastorales qui sont un élément fort et patrimonial de leurs sociétés rurales et qui contribuent de manière déterminante à l’activité et la vie locale, ainsi qu’à l’aménagement et à l’entretien des espaces, y compris contre le risque incendie.

Malaise compréhensible

Chacun de nos Départements a ainsi mis en place un certain nombre de mesures d’accompagnement et de soutien de la filière, mais l’efficacité de ces mesures est relative et enrayée par la forte augmentation de la population lupine.

La réunion du Groupe National Loup, organisée autour de la Préfète de la Région Auvergne Rhône- Alpes le 3 juillet dernier, a suscité un certain nombre d’inquiétudes et d’incompréhensions : l’OFB a en effet annoncé un chiffrage du nombre de loups, en sortie d’hiver 2023, en légère baisse par rapport à l’estimation livrée à la même époque de 2022, affichant cette année encore une minoration de la menace pourtant contestée par les acteurs en première ligne sur le terrain.

De fait, le malaise est compréhensible au regard des attaques qui ont connu une forte recrudescence durant l’année 2022 (+ 19 %), ce qui renforce la thèse d’une aggravation de la pression lupine, qui s’exprime notamment par la densification de sa présence.

Dans ce contexte de décalage saisissant par rapport à la réalité de la présence, de l’observation, de la menace du loup et des dégâts qu’il cause concrètement, les Présidents des Départements alpins interpellent solennellement l’État sur la nécessité et l’urgence de mettre en place des indicateurs de mesure de la population lupine qui permettent une juste et incontestable évaluation de sa répartition sur le territoire.

Cette évaluation, pour être indiscutable, devra être coordonnée par un collège d’experts représentant les structures concernées, tant environnementales que d’élevage, et offrir des statistiques aussi solides et complètes que possible.

Sortir du déni

Les Présidents des Conseils départementaux concernés demandent en complément que les procédures de déclenchement des tirs de défense (les « protocoles de tirs ») soient simplifiées et allégées afin de faciliter la neutralisation ou l’effarouchement des loups sur le territoire dès l’apparition de la menace, de manière à préserver autant que possible l’intégrité physique des troupeaux et la santé psychologique des éleveurs.

Il serait impensable et inacceptable de maintenir le statu quo actuel, qui occasionne une inflation de dépenses – avec plus de 60 millions d’euros mobilisés en 2022 pour financer la protection et l’indemnisation – et qui ne profite qu’au loup et à l’extension de son front de colonisation qui touche désormais plus de 60 % des départements métropolitains.

Il est temps de sortir du déni actuel et d’une conception totalement dépassée et caduque du sujet qui, sous l’effet funeste de la double tutelle sur ce dossier exercée par le Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires et le Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, maintient le canis lupus dans la catégorie des espèces en voie de disparition. Si ce statut se justifiait dans les années 1980 alors que le loup avait totalement disparu du pays, il est aujourd’hui totalement inadapté. C’est a contrario sa prolifération actuelle qui, si rien n’est entrepris rapidement, met en péril un mode de vie et de production agraire privilégiant proximité et qualité alimentaire, deux valeurs pourtant plébiscitées par le consommateur et façonnant depuis des siècles nos sociétés, nos territoires et nos imaginaires.

Agir sans tarder

Face à ce renversement de situation marquée désormais par la prolifération du loup en l’espace de quelques décennies, il apparaît indispensable d’entreprendre, sans pour autant remettre en cause les exigences de la préservation de l’espèce, une révision des socles juridiques qui protègent de manière disproportionnée l’espèce lupine. Nous enjoignons le gouvernement français à proposer sans tarder à ses collègues européens une révision de la Convention de Berne (1979) et de la directive européenne Habitat Flore et Faune (1992) en ce sens.

Il s’agit de respecter les dispositions des articles L.113-1 et 2212-2 du Code rural, établissant la nécessité d’assurer le maintien des pâturages dans les espaces pastoraux.

Cette révision juridique doit également établir un statut spécifique du chien de protection, les éleveurs étant actuellement découragés par les risques d’incidents impliquant leurs « gardiens de troupeaux ».

La réparation financière des dégâts consécutifs aux attaques de loup doit quant à elle être simplifiée mais aussi élargie aux disparitions de bêtes ainsi qu’aux pertes indirectes impactant significativement le rendement des exploitations.

Dans ce contexte, vous comprendrez, Madame la Première ministre, que nous vous invitions à agir sans tarder pour mieux réguler l’espèce lupine de manière à sauvegarder le pastoralisme. Gardons à l’esprit que la situation, si elle est criante sur nos territoires, ne se cantonne pas à nos massifs : elle se vérifie dans nos vallées, dans la plaine et chez nos voisins. C’est bien au titre de la solidarité territoriale dont les Conseils départementaux sont également garants que nous appelons votre attention.

Nous vous demandons par conséquent de mieux intégrer les attentes légitimes des éleveurs, qu’ils soient ovins, caprins ou bovins, dans le cadre du futur Plan loup qui sera présenté à la fin de cet été.»

Éliane Barreille, Présidente du Conseil départemental des Alpes de Haute-Provence

Jean-Marie Bernard, Président du Conseil départemental des Hautes-Alpes

Charles-Ange Ginesy, Président du Conseil départemental des Alpes Maritimes

Marie-Pierre Mouton, Présidente du Conseil départemental de la Drôme

Jean-Pierre Barbier, Président du Conseil départemental de l’Isère

Hervé Gaymard, Président du Conseil départemental de la Savoie

Toutes les actualités

Sur le même sujet

La mobilisation syndicale commence à porter ses fruits. Le gouvernement français et les instances européennes ont avalisé un train de mesures de simplification. Reste à savoir ce qu’elles deviendront. © iStock-Daenin Arnee C’était l’une des principales revendications des manifestations de l’automne et de l’hiver : mettre fin aux surtranspositions, simplifier les procédures et faire en sorte que les agriculteurs ne soient plus noyés sous le flot incessant de paperasses et déclarations en tous genres qui les entravent dans leur quotidien et les détournent de leur vocation première : produire pour nourrir. Dans le cadre du 8e comité interministériel de la transformation publique, organisé le 23 avril, le Premier ministre Gabriel Attal avait apporté quelques premières réponses sur le chantier de cette nécessaire simplification.…