National | Par Actuagri
L’Assemblée nationale a voté début juin, en première lecture, une proposition de loi écologiste qui baisse drastiquement le taux de cadmium dans les engrais, au-delà des normes européennes. Pourtant, derrière l’urgence sanitaire brandie, le rôle prédominant du tabac et les manipulations de l’information interrogent sur la pertinence d’une telle surtransposition.
Dans la nuit du 3 au 4 juin, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi visant à imposer des seuils de cadmium dans les engrais phosphatés bien plus sévères que le règlement européen : 40 mg/kg dès 2027, puis 20 mg/kg en 2030, contre une norme commune de 60 mg/kg. Cette décision, perçue par les organisations de grandes cultures* comme une « menace pour la souveraineté alimentaire », s’est appuyée sur une rhétorique alarmiste, souvent au mépris des nuances scientifiques.
Les promoteurs du texte ont en effet agité le spectre d’une « bombe sanitaire » et d’un « cancer au bout de la fourchette », créant un véritable climat de peur pour servir un agenda politique. Pourtant, le cadmium est classé cancérogène par inhalation, notamment via le tabac ou le milieu industriel, mais pas par ingestion alimentaire. Ce dossier a fait l’objet de ce que certains observateurs qualifient de « tempête de désinformation », où des slogans simplistes ont remplacé l’analyse rigoureuse d’études épidémiologiques complexes. On a ainsi affirmé que l’alimentation était responsable de 98 % de l’imprégnation, mais ce chiffre ne concerne en réalité que les seuls non-fumeurs, évacuant ainsi de l’équation la source pourtant majeure d’exposition de la population française : le tabagisme.

L’impasse d’un débat tronqué
En effet, le débat parlementaire a été marqué par une omission scientifique de taille concernant l’impact du tabagisme. Selon un rapport de l’Anses de février 2026, l’exposition des fumeurs au cadmium est plus que doublée par rapport à celle des non-fumeurs. Les chiffres sont éloquents : si 47 % des adultes français dépassent la concentration critique en cadmium, l’écrasante majorité d’entre eux sont des fumeurs ou d’anciens fumeurs. Chez un non-fumeur, le seuil critique de 0,5 µg**/g de créatinine ne serait atteint qu’après 80 ans, contre seulement 50 ans pour un fumeur. Cette réalité scientifique a été totalement occultée au profit d’une focalisation exclusive sur les engrais.
Pourtant, un rapport conjoint du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) et de l’Inspection générale de l’environnement du développement durable (IGEDD) de février dernier*** souligne que la relation entre la teneur en cadmium des engrais, sa disponibilité dans les sols et son passage effectif dans la plante ne relève d’aucun déterminisme simple. Des études montrent même qu’il n’y a pas de différence significative dans l’absorption du métal par les cultures lorsque le niveau de cadmium dans l’engrais varie entre 0,04 et 60 mg/kg. Les propriétés du sol, comme le pH ou le taux de matière organique, contrôlent bien plus la variation des concentrations dans les cultures que l’apport immédiat de fertilisants.
Importations
En imposant des seuils aussi bas, le législateur ignore surtout les impasses agronomiques à venir. Pour respecter un flux annuel maximal de 2 g de cadmium par hectare, comme recommandé par précaution, les agriculteurs pourraient se trouver dans l’incapacité d’apporter les doses de phosphore nécessaires à des cultures exigeantes comme le colza, la luzerne ou la pomme de terre. Une telle sous-fertilisation entraînerait mécaniquement des pertes de rendement et fragiliserait l’équilibre économique des exploitations déjà sous forte pression. De plus, la France dépend quasi exclusivement d’importations pour son phosphore minéral. Réduire les seuils à 20 mg/kg risque de placer le marché entre les mains d’un oligopole de fournisseurs, renforçant la dépendance géopolitique et faisant flamber le prix des intrants.
Le CGAAER et l’IGEDD rappellent d’ailleurs que les réductions progressives devraient d’abord faire l’objet d’évaluations sérieuses. Une étude d’impact approfondie deux ans après le passage au seuil de 40 mg est indispensable avant tout nouveau durcissement, afin de préserver l’outil industriel et la fertilité des sols français. Il va de soi que cette transition si elle est mise en œuvre devra être soutenable mais aussi guidée par la science et des études d’impacts socio-économiques et non par une manipulation de l’opinion publique qui désigne l’agriculture comme seule coupable d’un problème de santé publique largement aggravé par le tabac. Le texte (un article unique) voté par les députés doit avant tout passer sous les fourches caudines du Sénat. Nul doute qu’il sera l’objet de débats encore animés.
(*) AGPB (blé), AGPM (maïs), CGB (Betteraves), FOP (oléoprotéagineux) et UNPT (pommes de terre)
(**) microgramme
(***) www.igedd.developpement-durable.gouv.fr/effets-previsibles-d-un-abaissement-de-la-teneur-a4416.html
Christophe Soulard
Les recommandations clés du rapport du CGAAER-IGEDD
Pour concilier enjeux sanitaires et souveraineté alimentaire, le rapport préconise d’adopter immédiatement le seuil européen de 60 mg/kg, puis de passer à 40 mg après trois ans pour laisser aux entreprises le temps de s’adapter. Les experts recommandent surtout de réaliser une étude d’impact approfondie deux ans après l’application du seuil de 40 mg afin d’évaluer le rapport coût-bénéfice et les conséquences sur l’outil industriel avant d’envisager le seuil de 20 mg. Sur le plan agronomique, il est urgent d’accélérer la recherche sur l’amélioration variétale, certaines variétés de blé dur accumulant trois fois moins de cadmium grâce au gène Cdu1. Enfin, la mission suggère de favoriser l’efficience du phosphore via des biostimulants, de renforcer l’économie circulaire (phosphore recyclé) et d’aligner systématiquement la réglementation française sur le cadre européen pour éviter toute distorsion de concurrence.


