Monde | Par Actuagri
Quelle sera la physionomie de la filière cuir en 2050 ? Une question à laquelle les professionnels de la filière cuir ont tenté de répondre lors du Sustainable Leather Forum organisé par l’Alliance France Cuir le 7 septembre à la Maison de la Chimie à Paris.
Selon Burak Uyguner, président de l’International Council of Tanners (ICT), le cuir existera toujours, « à condition de l’améliorer, de se restructurer, de changer de modèle économique pour mieux valoriser ce produit durable ». Pour Marie Gabriel, responsable Cuirs et peaux bruts au sein de T’RHEA*, il faut redonner ses lettres de noblesse au cuir pour qu’il redevienne aux yeux des consommateurs « un produit désirable car écoresponsable ».
En tout état de cause, les métiers du cuir vont devoir changer pour « s’adapter aux nouvelles contraintes sociales, environnementales, réglementaires et consuméristes », a résumé Jean-Christophe Muller directeur général des Tanneries Haas. Lui-même a reconnu que la filière avait sa part de responsabilité dans la repli actuel des volumes français et européens, « car on n’a pas su défendre notre savoir-faire (…) A transformer du cuir qui ressemble à du plastique, autant produire du plastique », a-t-il lâché.

Valeur économique
En réalité, les métiers du cuir sont aujourd’hui confrontés à de nombreux écueils. Le premier d’entre eux concerne les volumes de production. A l’échelle mondiale, on abat environ 305 millions de bovins par an, auxquels il faut ajouter 1,4 milliard de porcins, plus de 700 millions d’ovins et 560 millions de caprins. Les peaux de ces animaux dont la destination première est la viande pour l’alimentation humaine ne sont pas toutes systématiquement tannées et transformées en cuir. Pour de nombreuses raisons : la qualité avec les parasites et maladies cutanées ; les cicatrices ; les blessures ; les marques de clôtures ou de barbelés ; les piqûres d’insectes, mais aussi le coût de la collecte, etc.
« La valeur économique des peaux ovines a chuté au cours des dernières années et il coûte plus cher de les collecter que de les préparer pour le tannage », a indiqué Marie Gabriel. « En Italie, entre 30 et 40 % des peaux brutes, quelle que soit l’espèce, ne passe pas les étapes du tannage » a complété Luca Boltri, vice-directeur de l’Unione Nazionale Industria Conciaria** (UNIC). Beaucoup des peaux non retenues sont destinés à d’autres usages, dont la gélatine (lire encadré).
Sécuriser l’approvisionnement
En outre la disponibilité des peaux de bonne qualité, un des marqueurs du savoir-faire français et européen, tend à s’amenuiser en raison d’une conjonction de facteurs négatifs liés les uns aux autres à divers degrés : la vive concurrence étrangère, notamment chinoise ; la décapitalisation croissante des élevages français et européens ; le peu d’attractivité du métier d’éleveur et sa conséquence directe : le non-renouvellement des générations. « On souhaite conserve nos volumes » a soutenu Marie Gabriel.
Mais à la chute des installations en élevage parce que le métier ne rapporte pas assez, viennent se greffer « des entraves systématiques » de la part de mouvements associatifs qui refusent la mise en place ou l’installation de nouveaux bâtiments d’élevage, a-t-elle expliqué. Il faudrait aussi ajouter la sécheresse et la canicule qui compromettent aujourd’hui une filière déjà valétudinaire. « En Europe, on va abattre cette année environ 3,4 millions de veaux, autant que la France au début des années 1990 », a souligné Jean-Christophe Muller. Or les maroquiniers recherchent des peaux de veaux de qualité… « Sécuriser l’approvisionnement de notre matière première est l’enjeu des prochaines années (…). Il faudra aussi rester compétitif malgré la concurrence très agressive », a-t-il ajouté, pointant du doigt les Chinois.
En aval, le demande tend à s’amenuiser car les portes commencent à se fermer sous l’influence des militants et associations antispécistes. Pour répondre à cet effet de mode, nombreux sont les constructeurs automobiles qui, par exemple, regimbent à mettre des sièges en cuir dans leurs modèles y compris « Premium ». Ils leur préfèrent des matériaux alternatifs (similicuir, microfibre synthétique ; textiles recyclés, matériaux biosourcés…) qui séduisent des franges plus jeunes de la population.
(*) Groupe spécialisée dans la production et la distribution de viandes de qualité
(**) Union Nationale de l’Industrie des Tanneries (Italie)
Un autre débouché : la gélatine
Toutes les peaux bovines ne présentent pas les qualités requises pour produire du cuir destiné à la maroquinerie ou à l’automobile. Certaines, marquées par des défauts, cicatrices ou irrégularités, peuvent toutefois conserver une forte valeur protéique. En effet, le collagène qu’elles contiennent peut être transformé en gélatine. Le marché mondial de la gélatine (autour de 620 000 tonnes/an dans des données de l’Agence européenne de sécurité sanitaire -EFSA) représente déjà plusieurs milliards de dollars.
Selon les estimations disponibles, le seul secteur de la gélatine bovine se situerait entre 1,4 et 3,5 milliards de dollars en 2025-2026, selon le périmètre retenu, et afficherait une croissance annuelle de l’ordre de 6 à 8 %. Cette gélatine bovine est utilisée dans les capsules pharmaceutiques, les compléments alimentaires, la cosmétique et certaines applications techniques. Le principal enjeu consiste à développer une chaîne de transformation permettant de convertir une matière première déclassée en ingrédient à plus forte valeur ajoutée, tout en maîtrisant les exigences sanitaires, la traçabilité et les rendements industriels.


