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Vincent Chatellier : «l’agriculture et l’élevage ont un bel avenir»

09 janvier 2020

Vincent Chatellier : «l’agriculture et l’élevage ont un bel avenir»

Vincent Chatellier, économiste et ingénieur de recherche à l’INRA, devenu INRAe (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) était l’invité des JA de l’Aveyron, du groupe de Camboulazet, soutenus par le Conseil départemental.

C’est un petit marathon auquel s’est livré Vincent Chatellier en Aveyron, en ce début d’année. Il a passé la journée du 6 janvier avec les étudiants de Bernussou avant d’animer une conférence en soirée à Rodez devant plus de 150 personnes. A l’invitation des JA de l’Aveyron et du groupe de Camboulazet avec le soutien du Conseil départemental, l’économiste également président de la Société française d’économies rurales depuis juin, est intervenu sur le défi alimentaire mondial, l’internationalisation des échanges et la place de l’Europe ainsi que sur l’agriculture française face à la concurrence européenne et mondiale (lire aussi dans la VP du 26 décembre).

Le lendemain, c’est devant une salle comble d’étudiants de l’Agricampus La Roque, que Vincent Chatellier a recentré le débat sur les filières bovines (lait et viande) face à la concurrence européenne et mondiale. Il a d’abord délivré un message d’espoir et d’encouragement aux jeunes : «Il faut être convaincu qu’il y a un avenir pour l’agriculture et pour l’élevage en France. Ce n’est pas un métier facile, il y a beaucoup de questions sans réponse mais quand on fait le choix d’une profession difficile comme agriculteur, on réussit à coup sûr !». Il a exhorté le jeune public à ne pas écouter «les grincheux» qui parlent d’un secteur «qu’ils connaissent bien moins que vous !» Vincent Chatellier considère l’Aveyron comme «un grand département agricole», le 2ème en France en surfaces agricoles et «qui compte pour beaucoup dans le développement agricole».

Prendre du recul

Il a commencé son intervention par l’évolution du prix du lait de vache : «la volatilité peut effrayer les jeunes à s’installer mais il faut garder son sang froid, regarder l’évolution sur la durée, faire sa propre analyse de la rentabilité du secteur. En France, le prix du lait en 2019 a été correct mais il faudrait que ça dure ! Les années positives permettent de compenser les situations difficiles». Et d’ajouter : «Bien sûr il y a beaucoup de facteurs à l’échelle mondiale qui influent sur la variabilité du prix : le coût de l’énergie, le niveau des stocks, le taux de change, les restrictions commerciales, la spéculation, la météo... L’agriculture locale a toute sa place mais elle ne peut évincer la mondialisation dans laquelle elle évolue. Le prix du lait bouge partout !». Il s’est appuyé sur plusieurs exemples : «En Nouvelle-Zélande, pays le plus libéral, le prix du lait aux producteurs varie de 200 à 400 euros/1 000 L sans susciter de réactions ! Aux Etats-Unis, les producteurs sont payés au même prix qu’en Europe sachant que la moitié de leurs fermes ont plus de 1 000 vaches. Finalement en France, où les fermes sont de taille familiale, nous sommes plus compétitifs !». Au sein même de l’Europe, le prix varie selon les pays : il est assez élevé en Italie car la transformation de produits laitiers de qualité est privilégiée et que la production est déficitaire. En Angleterre, le lait est moins bien payé car la valorisation est moindre (essentiellement lait liquide ou poudre de lait).

Le lait, un produit d’avenir

Vincent Chatellier en est persuadé : le lait est un produit d’avenir à l’échelle mondiale. «Le moteur du développement agricole c’est la démographie. Dans le monde, il y a 230 000 personnes de plus par jour ! Et la moitié de la planète a moins de 29 ans. La croissance n’aura pas lieu en Europe où la consommation de produits laitiers n’augmente pas, le potentiel est en Afrique, en Asie et notamment en Inde. La consommation mondiale de produits laitiers est de 113 l/hab. Les champions du monde sont les Français avec 310 l/hab. Les Chinois en consomment 40 l/hab, sachant qu’ils sont 20 fois plus nombreux ! «Le potentiel de développement est énorme car le pays n’arrive pas à produire suffisamment et se tourne donc vers l’importation», assure Vincent Chatellier.

Qui est capable de produire du lait ? «L’Inde augmente sa production laitière, elle améliore son rendement par vache et arrive à produire le lait dont les habitants ont besoin (110 l/personne). L’Australie, le Japon, la Russie arrivent aussi à augmenter leur production par contre la Nouvelle Zélande, principal concurrent de l’Union européenne, se stabilise. C’est une bonne nouvelle pour nous !», répond Vincent Chatellier. «En Europe, la France est le pays au plus gros potentiel de développement : elle dispose des surfaces fourragères, de l’eau, d’un potentiel agronomique, d’un vrai savoir-faire en matière de production et de qualité des produits. Pourtant la balance commerciale de la France en produits laitiers se détériore : c’est scandaleux !», a fustigé Vincent Chatellier. «Nous disposons d’une diversité de produits, de producteurs motivés, d’une proximité avec des pays déficitaires. Le secteur laitier est une force dans le pays, il doit être accompagné à sa juste valeur», a-t-il encouragé. Pour lui, il n’y a «aucun doute» : «le secteur laitier à l’échelle mondiale a un bel avenir. Ce sera dur à produire mais si les prix sont rémunérateurs et que nous trouvons les bons marchés à l’export, la filière a toutes les chances de progresser». Reste aussi à assurer le renouvellement des générations : «la sociologie du rapport au travail a évolué, les éleveurs sont de mieux en mieux formés, bien organisés. Le métier d’éleveur est un métier d’engagement, source de grandes satisfactions. Nombre d’entre eux en témoignent», assure Vincent Chatellier.

La consommation de viande dans le monde progresse

«Je suis désolé pour les Vegans mais leur guerre n’est pas gagnée !», avance un brin provocateur l’économiste. «Les hommes continuent de manger de la viande et ils l’aiment !», les chiffres de la consommation mondiale de viande bovine confirment une hausse. De même en France, la consommation se maintient : «contrairement à ce que l’on entend, les jeunes consomment plus de protéines carnées que les anciens, simplement la manière de consommer de la viande évolue. D’ailleurs je pense que la restauration rapide a contribué à maintenir la consommation de viande chez les jeunes».

Qui produit de la viande dans le monde ? Les Etats-Unis en premier mais leur production est stable depuis 15 ans, répond Vincent Chatellier. Mais aussi le Brésil et la Chine, dont la production est en hausse. L’Union européenne talonne ces pays. Et le Canada reste un petit producteur. Qui exporte ? Le Brésil en première ligne depuis 20 ans, suivi par l’Inde, petit nouveau qui produit plus de lait et a donc davantage de vaches de réforme qu’il exporte vers la Chine. Selon Vincent Chatellier, l’Union européenne exporte peu car elle n’a «aucun savoir-faire» en la matière ! «Nous ne pouvons donc que progresser !». Qui importe ? La Chine en premier suivie des Etats-Unis qui achète de la viande à moindre coût pour ses burgers et préfère exporter la sienne à des prix élevés ! L’Union européenne importe peu de viande. Elle produit la viande qu’elle consomme ce qui permet d’équilibrer la balance commerciale.

La France n’est pas autosuffisante en viande bovine car elle exporte des bovins vivants qu’elle ne finit pas : «la clé sera de trouver de nouveaux clients comme la Chine pour compléter le marché historique de l’Italie plutôt en déclin, mais qui, à ce jour, n’a pas trouvé mieux que la France, ce qui est une bonne nouvelle !», selon Vincent Chatellier.

Quant au prix mondial de la viande bovine, le débat est clair pour l’économiste : «Nous ne pourrons pas gagner sur la compétitivité par rapport à des pays comme le Brésil car nos modèles sont trop différents. Mais par contre nous pouvons faire la différence sur la qualité des produits».

Des défis à relever

Vincent Chatellier a énuméré plusieurs défis que le secteur bovin (lait et viande) aura à relever. Pour les acteurs du secteur agricole et agroalimentaire, il faudra continuer d’innover pour satisfaire les attentes d’une société en mouvement, il faudra séduire davantage les jeunes et favoriser les transitions inter-générationnelles, concilier l’exigence de productivité et le respect de l’environnement, mieux communiquer sur les atouts des modèles agricoles, ne pas hésiter à célébrer les réussites et promouvoir les expériences gagnantes.

Vincent Chatellier estime que les politiques publiques doivent aussi s’engager dans ces défis en définissant un cap structurant au sein de l’UE à travers la future PAC, en protégeant les consommateurs et en renforçant la place du débat scientifique, en réorientant les règles relatives aux achats publics pour montrer la voie, en veillant aux jeux concurrentiels et à l’encadrement des positions dominantes (centrales d’achat), en soutenant les transitions en agriculture et en acceptant de s’inscrire dans la durée. «L’agriculture française, les éleveurs de ce pays ont la capacité de relever ces défis, j’en suis persuadé», a conclu Vincent Chatellier.

Eva DZ