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20 Mars 2020 | Actus nationales

Christiane Lambert (FNSEA) : «l’agriculture au rendez-vous du changement climatique»

«Faire du défi climatique une opportunité pour l’agriculture» est le thème que la FNSEA avait retenu pour son congrès 2020. Si l’agriculture est victime du changement climatique et si elle y contribue à certains égards, elle est aussi un des secteurs majeurs de solutions aux dérèglements que nous observons.

Vous avez reporté le congrès de la FNSEA à Niort. Quand se tiendra-t-il ?

Christiane Lambert : Effectivement, en raison de l’épidémie du Coronavirus, le prochain congrès de la FNSEA qui devait se dérouler à Niort, les 31 mars, 1er et 2 avril a été reporté. L’élection des administrateurs et des membres des commissions permanentes qui devait avoir lieu à l’occasion du congrès sera organisée lors d’une Assemblée générale dont la date reste encore à définir. Au-delà du respect des règles imposées par les pouvoirs publics sur le confinement, notre décision avait été motivée, bien avant les dernières annonces gouvernementales, par la volonté de ne pas exposer les congressistes à un risque potentiel de contamination. Cette décision s’inscrivait d’ailleurs en cohérence avec les recommandations de l’OMS en lien avec l’évolution de la situation épidémiologique. Pour ce qui est du prochain congrès, le lieu est maintenu : il se tiendra à Niort, les 30, 31 mars et 1er avril 2021.

Vous avez retenu le changement climatique comme thème de ce congrès. Pourquoi ce choix ?

CL : L’année 2019 a connu des évènements climatiques exceptionnels, violents, récurrents et hors norme avec des épisodes de gel, de tempêtes, d’inondations, de sécheresse, de canicule…Et dans certains départements tous ces évènements se sont cumulés. A la FNSEA, nous avons accompagné les agriculteurs, notamment sur l’irrigation pour qu’ils puissent continuer à la pratiquer sur les productions d’horticulture, de maraîchage, de pépinières, de semences et autres cultures spéciales... A notre demande, certains préfets ont compris les enjeux et ont accordé des dérogations. De nombreux éleveurs ont été confrontés à des situations dans lesquelles ils n’avaient pas de quoi nourrir leurs animaux et se sont trouvés en situation de stress et de difficultés économiques. Nous avons organisé la solidarité pour qu’ils puissent trouver du fourrage.

Quelles solutions préconisez-vous pour atténuer le changement de climat ?

CL : On ne peut plus continuer à faire comme si le changement climatique, que plus personne ne conteste, n’existait pas. Nous sommes désormais convaincus qu’il faut chercher des solutions pour les agriculteurs et poser la question dans son ensemble. Et ce, d’autant plus que le sujet du changement climatique s’est invité au G7 à Biarritz, en août dernier, avec des incendies historiques en Amazonie, en Australie, en Californie et des sécheresses dans de nombreux pays en Europe. Nous avons choisi une posture résolument offensive parce que nous estimons que l’agriculture est dans la solution beaucoup plus que d’autres secteurs de l’économie. Nous nous inscrivons dans l’objectif de limiter l’augmentation des températures à + 1,5 degré en 2050, en saisissant toutes les opportunités de la décarbonation dans toutes les activités et le potentiel de ressources ainsi généré. D’où le titre que nous avons choisi pour notre rapport d’orientation : « Faire du défi climatique une opportunité pour l’agriculture ».

L’agriculture verdira l’économie

Qu’est-ce qui vous pousse à être aussi affirmative ?

CL : Dans le Pacte productif annoncé par les pouvoirs publics, la décarbonation de l’industrie est devenue le leitmotiv dans tous les processus de production pour réduire l’empreinte carbone. Agriculteurs, nous sommes capables de générer des crédits carbones et de les vendre. 93 % de la biomasse est produite par les agriculteurs et elle peut être source d’énergie grâce aux biocarburants, la méthanisation, les bio produits, les biomatériaux pour la construction, les matériaux technologiques, les emballages, la chimie verte, etc. Aujourd’hui, les secteurs des produits phytosanitaires, des cosmétiques, des médicaments accélèrent leurs recherches à partir de cellules végétales. Sans parler du biocontrôle, comme complément et alternative aux phytosanitaires qui met en jeu des mécanismes biologiques pour lutter contre les prédateurs et les ravageurs et exploite la microbiologie des sols. Demain, l’agriculture verdira la chimie et l’économie.

Pourtant l’agriculture est accusée de contribuer au réchauffement climatique

CL : En effet, avec 21 % des émissions, l’agriculture est considérée comme le troisième secteur émetteur de gaz à effet de serre, après le transport et le logement (respectivement 28 et 22 %). Mais ce qui est important, c’est de raisonner en solde. Par exemple les prairies captent 55 % des émissions de méthane dont sont responsables les herbivores. Le maïs capte deux fois plus de carbone que la forêt, etc. Les cultures sont de vraies « pompes à carbone ». C’est par la recherche et l’innovation qu’on trouvera des solutions de prévention, d’atténuation et d’adaptation. D’ores et déjà existent des pistes que les agriculteurs mettent en œuvre en matière d’irrigation, d’équipements paragrêle, d’adaptation des itinéraires culturaux, de date de semis, d’agriculture de précision, de numérique, de stations météo pour mieux apprécier l’humidité des sols et l’évapotranspiration des plantes et mieux ajuster les apports d’eau et d’intrants…. Nous comptons sur les travaux de l’Inrae et des Instituts techniques pour offrir et déployer des solutions aux agriculteurs pour qu’ils continuent à produire avec un climat qui change.

Est-ce que les agriculteurs français pourront rester compétitifs face à des agricultures moins soucieuses de ces enjeux ?

CL : Cette agriculture intensive en connaissances et nouvelles techniques produira nécessairement des résultats. Mais en attendant les agriculteurs qui font des efforts ne doivent pas être mis en concurrence avec des produits venus d’ailleurs qui ne respectent pas les mêmes règles. La question de l’empreinte carbone est essentielle. Elle est d’ailleurs sur la table à Bruxelles, elle doit avancer et aboutir pour lutter contre les distorsions aux frontières. Il en est de même des accords commerciaux avec le Ceta et le Mercosur. L’Europe ne peut pas importer la nourriture que les Européens ne veulent pas dans leurs assiettes. D’ailleurs nous saurons rappeler au Gouvernement l’article 44 de la loi Egalim qui stipule que l’importation des produits animaux et végétaux doit respecter les mêmes règles que les nôtres. C’est aussi au niveau européen que nous portons cette exigence.

Coronavirus : les agriculteurs concernés

L’épidémie de Coronavirus prend de l’ampleur. Observez-vous des effets négatifs sur l’activité et les marchés agricoles ?

CL : De la même façon que l’agriculture est au centre des enjeux climatiques, elle l’est aussi en matière sanitaire et de santé publique. La question est déjà posée pour les échanges agricoles et l’alimentation en cas de développement d’une pandémie. C’est le cas bien sûr pour le Coronavirus qui est à l’origine d’un recul de la consommation de produits laitiers et de viande en Chine. Le pays est le premier importateur de produits laitiers et le principal client de la France parmi les pays tiers. Le cours de la poudre qui affichait une tendance à la hausse s’est replié. Je pense aussi au commerce des broutards qui est fortement perturbé avec l’Italie. Sans parler de l’impact de la crise sur la fréquentation des restaurants, des annulations dans les gites ruraux et les fermes auberges, la fermeture des marchés pour les agriculteurs en vente directe dans les départements du Bas-Rhin, de l’Oise ou du Morbihan, alors que les supermarchés restent ouverts. L’impact concerne aussi l’industrie du machinisme qui importe beaucoup de pièces d’Italie.

Vous vous êtes mobilisés sur les ZNT en appelant à la grève des boues d’épuration. Avez-vous obtenu des avancées et des garanties en la matière ?

CL : En annonçant une grève des boues, nous voulions lancer un ultimatum au gouvernement. Grâce à cette menace, nous avons réussi à améliorer le contenu du décret et de l’arrêté sur l’obligation de prévenir les riverains et les distances imposées. Même si ce texte ne nous convient pas, la référence à la science et aux avis de l’Anses a prévalu pour écarter des distances de 150 mètres très politiques et très médiatiques. La FNSEA a toujours dit que les distances n’étaient pas le bon critère à retenir pour l’épandage des produits phytosanitaires respectueux des riverains, mais qu’il fallait mettre l’accent sur de bonnes pratiques de pulvérisation. Le Gouvernement ne nous a pas suivis. C’est pourquoi il doit compenser les impacts négatifs subis par les agriculteurs. Nous l’avons dit au président de la République au Salon, qui s’est engagé pour que les agriculteurs ne soient pas en insécurité juridique pour leurs semis d’automne et de printemps. Il faut traduire cet engagement en actes. Nous travaillons aussi avec les institutions concernées, l’Anses en particulier, à la validation de mesures équivalentes pour réduire les distances imposées, voire revenir à zéro mètre.

Le Nodu n’est pas pertinent

Comment réagissez-vous à l’augmentation de l’utilisation des produits phytosanitaires malgré les plans de réduction qui se sont succédés pour les réduire ?

CL : L’annonce qui a été faite est scandaleuse. Dire que les utilisations de produits phytosanitaires par les agriculteurs ont augmenté de 22 % ne traduit pas l’exacte vérité, alors que les produits les plus dangereux CMR1 et CMR2 ont baissé respectivement de 15 et 9 % en 2018. Si les ventes ont augmenté, c’est parce que les agriculteurs ont anticipé l’augmentation de 60 % de la redevance sur la pollution diffuse au 1er janvier 2019 et ont constitué des stocks. En outre, les conversions en agriculture biologique ont progressé de 13 %, ce qui a entraîné une augmentation des volumes de cuivre et de soufre commercialisés et ce d’autant plus que les dosages utilisés sont plus élevés. Les agriculteurs progressent dans leurs pratiques pour réduire les usages et les impacts des produits phytosanitaires mais l’indicateur Nodu n’est pas un indicateur pertinent. Nous travaillons avec le ministère de la Transition écologique à la mise au point d’un panier d’indicateurs pour aboutir à une meilleure objectivisation des usages.

Sur les retraites, vous avez signé un communiqué commun avec tous les syndicats agricoles. La situation est-elle à ce point bloquée ?

CL : La situation des retraités actuels est scandaleuse. Le niveau de retraite n’atteint que 580 €/mois pour les femmes et 740 €/mois pour les hommes, contre 1 380 € en moyenne pour l’ensemble des retraités français. C’est une insulte au travail fourni par ces générations d’agriculteurs. Malgré le refus du président de la République au Salon de l’Agriculture, nous ne baissons pas les bras et nous continuerons à nous battre dans le cadre du prochain projet de loi du financement de la sécurité sociale. Les autres syndicats nous ont rejoint sur cette position. La FNSEA et sa Section des anciens exploitants sensibilisent les parlementaires pour obtenir leur soutien massif lors du vote qui sera déterminant en fin d’année, mais qui se prépare dès maintenant.

Sur la loi Egalim, des avancées contractuelles tenant compte des coûts de production ont été observées dans le lait. N’est-ce pas l’arbre qui cache la forêt ?

CL : Le secteur laitier était le secteur le plus ciblé par les Etats généraux de l’alimentation. En outre le lait avait un an d’avance grâce aux dispositions de la loi Sapin 2 sur la construction du prix en marche avant. Il faut le reconnaître, c’est le secteur où la loi fonctionne le mieux : 50 % de la hausse du prix du lait provient de la loi Egalim et 50 % de la conjoncture internationale. Progressivement les volumes concernés augmentent avec de nouvelles signatures de grands distributeurs et de grands industriels permettant d’approcher la couverture des coûts de production fixés par l’interprofession. Il faut intensifier et massifier le travail engagé par la FNPL. Il est exemplaire d’autant plus qu’elle travaille aussi sur les volets RSE, environnemental et bien-être animal qui sont des éléments de segmentation permettant de maintenir le niveau global de consommation des produits laitiers et de tirer les prix vers le haut. Les outils de la loi ont été mis en œuvre dans la filière porcine après la flambée des cours consécutive à l’épizootie de peste porcine en Chine. Ils sont également utilisés dans la viande bovine pour les éleveurs relevant de la démarche « Eleveurs et Engagés » et Label rouge. La FNSEA accompagne les organisations de producteurs pour renforcer leur pouvoir de négociation. Ces outils doivent être utilisés et généralisés par tous les industriels et toute la grande distribution. Nous nous réjouissons que la Direction générale de la consommation et de la répression des fraudes renforce ses contrôles pour ceux qui ne jouent pas le jeu.

Certains demandent un assouplissement des règles publicitaires, y êtes-vous favorable ?

CL : Une solution a été trouvée pour les produits festifs dont l’essentiel des ventes se produit en fin d’année comme le foie gras. Mais il ne faut pas détricoter les outils qui ont été mis en place pour mettre un terme aux braderies qui impactent le revenu des producteurs. La loi Egalim a eu un autre effet bénéfique en ce sens que les Français ont été sensibilisés au prix de revient des agriculteurs. Selon un sondage, 60 à 65 % des Français sont prêts à payer plus cher s’ils sont convaincus d’un retour aux agriculteurs. Le prix est le critère de choix pour 35 % d’entre eux. Ils sont désormais plus sensibles à l’origine. C’est la raison pour laquelle nous devons nous battre pour que l’identification de l’origine soit respectée, que l’étiquetage soit clair et que les contrôles soient effectués.

PAC : la voix des agriculteurs doit compter

Sur la PAC, Emmanuel Macron est revenu de Bruxelles sans accord sur le budget. N’y a-t-il pas un risque que le Pacte vert soit financé sur les crédits existants ?

CL : La bataille du budget s’annonce difficile dans un contexte européen compliqué à cause de l’Allemagne, aujourd’hui affaiblie et une coalition de pays qui ont une approche plus nationaliste des dossiers et donc sont moins enclins à financer des politiques communes. Je pense à la coalition des « pays frugaux » qui associe les Pays-Bas, le Danemark, la Suède et l’Autriche. La négociation sur le budget en avril sera déterminante. La France préconise une revalorisation du budget. On ne peut demander plus aux agriculteurs avec un budget en baisse. La Commission de Bruxelles a proposé un budget à 1,07 % du Revenu national brut, ce qui correspond à une baisse de 53 milliards d’euros, davantage que l’effet Brexit, ce qui entraînerait une diminution des aides aux agriculteurs de 6 à 8 %. C’est inacceptable. Nous demandons donc que le budget soit amélioré par rapport à la situation actuelle et que le « Fonds de transition juste » prévu pour financer le Pacte vert ne soit pas imputé sur la PAC. Ce que nous demandons c’est que la négociation aboutisse à une enveloppe de 375 milliards d’euros, car ce n’est pas à la PAC et aux agriculteurs de payer pour le Brexit. Un autre sujet nous préoccupe, c’est la consultation du public sur la prochaine PAC. Les Français sont appelés à donner leur avis sur internet jusqu’au 29 mars ou dans les réunions publiques qui seront organisées en province, mais décalées en raison du Coronavirus. La PAC est complexe, l’enjeu est important pour un débat équilibré et de nombreuses ONG plutôt favorables à une PAC plus environnementale et moins économique sont actives. J’encourage donc tous les agriculteurs à contribuer à alimenter le débat sur le site dédié et dans les réunions prévues à cet effet. La voix des agriculteurs doit compter. A nous de nous exprimer. Difficile de faire plus vert quand on est dans le rouge !

Nouveau mandat

Vous vous êtes félicité de l’attitude des visiteurs au Salon de l’agriculture. Les Français aiment leur agriculture. Pourtant vous ne cessez de déplorer l’agribashing….

CL : Le Salon de l’agriculture a été un moment important de vérité et de dialogue direct avec les Français. Ils nous aiment et nous soutiennent. Tant mieux ! Il est important de conserver ce crédit de confiance et de promouvoir tout ce qui concourt à de meilleurs échanges. Quand nous dénonçons l’agribashing, nous dénonçons la dérive violente de certaines associations radicales, le dénigrement systématique et les actes délictueux auxquels elles se livrent. Ce sont des agissements d’organisations minoritaires mais qui envahissent la sphère médiatique. Il appartient au gouvernement de faire respecter l’ordre public et à la justice de sanctionner les écarts. Pour ce qui nous concerne, nous sommes à l’écoute des consommateurs et des citoyens pour répondre à leurs attentes en termes de qualité et de sécurité alimentaires, d’environnement, de bien-être animal et toujours ouverts au dialogue, bien sûr, en ouvrant nos fermes en toute transparence, mais aussi dans tous les débats. Sur les réseaux sociaux l’agriloving remplace de plus en plus l’agribashing, continuons !

Il sera procédé prochainement au renouvellement du Conseil d’administration. Lors de l’élection du prochain bureau, serez-vous candidate à un nouveau mandat de présidente ?

CL : Effectivement il sera procédé en mars 2020 à un renouvellement du Conseil d’administration qui compte 69 membres dont 40 élus territoriaux, 11 représentants des associations spécialisées ainsi que les représentants des sections sociales. Pour ce qui me concerne, je suis candidate à un second mandat. J’entends poursuivre l’action engagée en matière de reconquête des prix, de réduction des charges pour préserver la compétitivité de notre agriculture et les débouchés à l’export. Je compte également mener avec succès la transition écologique que nous avons engagée et montrer que l’agriculture peut jouer un grand rôle et gagner en reconnaissance. Je suis également très attachée à poursuivre le dialogue initié avec le grand public pour faire reconnaître ce que l’agriculture lui apporte et tout ce que nous faisons pour l’alimentation, la nutrition, la santé, l’environnement, l’emploi, la biodiversité, le changement climatique. Ces contributions sont inégalées et irremplaçables. L’agriculture et la forêt représentent 87 % du territoire. Aucun politique ne peut s’en désintéresser. Notre société est de plus en plus urbanisée et a une connaissance tronquée des enjeux agricoles. A nous de rétablir la vérité et de montrer sa contribution. Ainsi, les politiques seront plus attentifs à notre secteur et les politiques publiques moins contestées.

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